Entrevue avec Monsieur Michiel SCHEFFER, Président du Conseil
européen de l’innovation (EIC)
Le Cercle part aujourd’hui à la rencontre de Michiel Scheffer. D’origine néerlandaise, il détient un doctorat en géographie obtenu en 1992. Entre 2015 et 2019, il a exercé les fonctions de ministre régional chargé de l’économie, de l’éducation et des affaires européennes dans la province de Gueldre, tout en siégeant au Comité européen des régions. Doté d’un large réseau dans la recherche et l’innovation, notamment à l’Université d’Utrecht, à l’Université de Wageningen et à la Hochschule Rhein-Waal, il a joué un rôle déterminant dans le développement de technologies de rupture et d’investissements à impact pour les start-up. Entrepreneur dans l’âme, il a également participé à la création d’une dizaine d’entreprises.
Partons à sa rencontre.
Qui êtes-vous en quelques mots ?
Je suis heureux d’avoir aujourd’hui l’occasion d’échanger sur le European Innovation Council (EIC), un acteur majeur mais parfois encore méconnu selon les pays. En tant que président du board, j’en explique souvent la structure : il s’agit à la fois d’un ensemble d’instruments financiers et de soutien à l’innovation, mais aussi d’un conseil doté d’un board, dont je suis le président. Ce board a un double rôle de conseil et d’ambassadeur. Dans mes fonctions, je représente le système à travers l’Europe et au-delà : les 27 États membres, mais aussi plusieurs pays associés comme la Norvège, la Suisse, le Royaume-Uni, l’Islande et l’Ukraine, ainsi que d’autres partenaires comme la Turquie et la Tunisie. Mon rôle d’ambassadeur implique de nombreux déplacements afin de rencontrer les acteurs de terrain, de comprendre leurs réalités et de donner de la visibilité au travail du EIC dans les médias. Et même si le EIC dispose d’un fonds, il ne s’agit pas pour autant d’un fonds d’investissement classique : je ne suis pas un capital-risqueur, et je tiens à le rappeler.
Pour nos membres, comment expliqueriez-vous la mission de l’EIC ?
Nous disposons globalement de trois instruments au sein du EIC. Le premier, le Grant, intervient dès la création d’une idée à fort potentiel, notamment à travers les programmes Pathfinder et Transition. Le Pathfinder soutient la recherche prometteuse, tandis que le Transition permet de transformer une invention brevetée en véritable entreprise. L’Accélérateur, lui, combine subvention et prise de participation via le fonds EIC, basé au Luxembourg, avec une répartition à peu près égale entre financement direct et investissement en capital. Notre système repose sur environ 170 personnes employées par la Commission, organisées par grands domaines thématiques : semi-conducteurs, photonique, énergie, transition agricole, santé, etc. Chaque thème possède son program manager et s’appuie sur des activités d’écosystème comme les Corporate Days ou les Corporate Partnership Programs, destinés à mettre en relation start-up et grands groupes. À titre d’exemple, je me rends prochainement à Stromberg Beaver chez Procter & Gamble pour une session de rencontres entre innovateurs et entreprises.
Un accompagnement et de l’injection de capital sans conditions ?
Pendant longtemps, l’absence de financements européens a conduit de nombreuses start-ups à chercher des capitaux aux États-Unis. Dans les années 1990, certaines ont dû s’y installer pour se développer. Depuis, avec la BPI en France, les fonds régionaux aux Pays-Bas et le EIC, l’Europe a renforcé ses outils d’investissement. Au sein du EIC, une règle est claire : les entreprises financées doivent rester en Europe, faute de quoi elles doivent rembourser. Aujourd’hui, seules 6 % des start-up high-tech partent encore vers les États-Unis. Le défi reste la domination du capital-risque américain, souvent alimenté par des fonds européens. Nous travaillons donc à réorienter ces capitaux vers l’Europe en mobilisant les investisseurs familiaux et en développant des partenariats solides sur le continent. L’idée n’est pas de dire aux investisseurs de cesser de regarder vers l’étranger, mais de créer en Europe une dynamique plus attractive. Le EIC participe activement à cette transformation en investissant lui-même, plutôt que de simplement inciter au changement. C’est une évolution profonde : nous sommes en train de modifier la sociologie financière de l’Europe, en construisant une place véritablement européenne et ambitieuse pour l’innovation.
Quelles sont vos priorités thématiques ?
Concernant les priorités, nous travaillons à la fois sur l’énergie, la santé, les semi-conducteurs et l’agritech, avec un accent fort sur la souveraineté technologique et la transition verte. L’Ukraine reste un partenaire essentiel : nous y avons renforcé nos liens pour soutenir l’écosystème d’innovation malgré le contexte difficile. Enfin, la Commission souhaite porter le budget du EIC à 34 milliards d’euros dans la prochaine réforme du cadre financier. Une telle évolution ferait du EIC l’un des plus grands investisseurs publics au monde dans l’innovation deep tech. Nos priorités dépendent étroitement de la Commission européenne. Le Green Deal reste un axe majeur, tout comme la santé, où nous développons un large portefeuille : diagnostics, robotique médicale, prothèses, et innovations autour de l’IA et du quantique. En santé, de nombreuses entreprises créent, par exemple, des valves cardiaques ou des instruments chirurgicaux innovants. Ce secteur permet souvent d’expérimenter dans un cadre réglementaire solide, même si le volume de marché varie fortement d’un domaine à l’autre.
Et vous avez une due diligence rigoureuse dans la sélection des projets…
Nous pratiquons un due diligence rigoureux en fonction de la géographie et de la sensibilité stratégique des projets. Pour les technologies les plus sensibles, nous refusons même les investisseurs américains. Les investisseurs russes, quels que soient le secteur ou le niveau de sensibilité, sont systématiquement exclus. Nous avons même rejeté un dossier à cause de la présence d’un investisseur russe ; une fois celui-ci écarté, le projet a pu être financé. Par ailleurs, les différences de droit entrepreneurial en Europe expliquent de nombreuses stratégies de localisation : des Polonais basent leur holding en Estonie, des Slovaques aux Pays-Bas. Nous avons probablement plus d’entrepreneurs ukrainiens ou roumains dans notre portefeuille hors de leur pays d’origine que dans leur propre territoire. L’un de mes exemples favoris est une spin-off italienne de l’IMEC, installée aux Pays-Bas, financée par nous et par des fonds néerlandais, avec des filiales à Bologne et à Timisoara. Cette mobilité reflète une réalité européenne : de nombreuses entreprises sont fondées par des équipes multinationales.
Merci Mr. Scheffer. Quel est votre état d’esprit, là, aujourd’hui ?
Si je devais laisser un message à ceux qui vont nous lire, entrepreneurs, jeunes ou start-up, je dirais ceci : ce qui m’importe, c’est l’effet à long terme. J’ai deux filles dans la vingtaine, et j’aimerais qu’elles puissent un jour dire à leurs enfants, en passant devant une entreprise : « Cette boîte a été financée par le travail de grand-père. » Le prochain grand défi est donc politique : réinventer le capital en Europe. Ces instruments ne sont pas nouveaux ; mon grand-père a reçu 500 000 florins en 1948 grâce au Plan Marshall pour financer son entreprise textile. Il est temps de retrouver cette mentalité Marshall pour renforcer notre stratégie industrielle et réindustrialiser l’Europe. L’enjeu est donc de mobiliser notre épargne et nos retraites pour bâtir une innovation durable, en Europe, pour les générations futures.
Entretien avec Monsieur Michiel SCHEFFER, Président du Conseil européen de l’innovation (EIC)

