Interview avec Monsieur l’eurodéputé Éric SARGIACOMO (S&D, FR) ️

CFAE
Cercle Francophone des Affaires Européennes

1 Sep 2025 | Infos UE

Entrevue avec Monsieur l’eurodéputé Éric SARGIACOMO (S&D, FR)
Député au Parlement européen auprès du Groupe des Socialistes et Démocrates et Vice-président de la Commission de l’agriculture et du développement rural (AGRI).

Le Cercle a eu le plaisir de rencontrer l’eurodéputé Éric SARGIACOMO. Engagé dans le milieu politique socialiste depuis 1987, Monsieur Sargiacomo décroche une maîtrise et un Master de spécialisation en droit européen en 1993. Conseiller régional de Nouvelle-Aquitaine depuis 2021, son engagement au sein du Parlement européen débute en 2024 avec comme objectifs, entre autres, une revalorisation des revenus des agriculteurs dans le cadre de la politique agricole commune (PAC) pour leur donner les moyens de la transition environnementale. Monsieur Sargiacomo est également membre suppléant de la Commission de la Pêche au titre de laquelle il vient de participer à une délégation du Parlement européen lors de la 29e session de la Commission des thons de l’océan Indien en avril 2025. Retour sur les priorités de son mandat.

Concernant le Cadre financier pluriannuel (CFP) en matière agricole
Il y a deux grands sujets du moment : d’abord, le CFP et son impact direct sur la Politique agricole commune (PAC) et son budget . Ensuite, l’effet des barrières tarifaires américaines en particulier sur les secteurs des vins et spiritueux ou comment défendre nos producteurs contre ses graves perturbations.
Mais l’enjeu principal reste le CFP : le Parlement voulait une PAC financée par des fonds dédiés, le maintien des deux piliers et éviter la renationalisation. Or, avec le nouveau « fonds unique », la PAC est mise en concurrence avec la politique de cohésion et d’autres priorités, ce qui déçoit fortement. On ne respecte plus vraiment ni l’esprit ni les objectifs de la PAC issus des traités européens.

Concernant sa remise en cause de l’allocation des fonds européens
Tel que présenté, le CFP ne respecte pas l’esprit des traités : soit c’est un moyen de les contourner sans consulter les citoyens, ce qui pose un vrai problème démocratique, soit c’est un mélange confus pour masquer la baisse des fonds, en en les réorientant vers le secteur de la défense. On prend sur ceux qui ont le plus besoin de convergence, contrairement à l’esprit de Delors. L’intégration a très bien marché pour l’Espagne et le Portugal, mais beaucoup moins pour les pays de l’Est après 2004, faute de moyens. On tourne désormais le dos à la logique de rattrapage : on mise sur un effet de ruissellement, qui en réalité profite surtout aux Etats membres les plus riches.

Concernant l’importance d’une transition environnementale de l’agriculture
On ne peut pas faire pivoter tout le modèle agricole tout en lâchant une partie du monde agricole : une vraie transition exige d’accompagner l’ensemble du secteur, pas de faire plus avec moins. Ce flou budgétaire inquiète, et il y a un malaise jusque dans la Commission de l’Agriculture.

Avec ces nouvelles règles, la plupart des mesures dépendront de la capacité ou de la volonté des États à cofinancer. Sans cofinancement ou priorité nationale, beaucoup d’aides risquent tout simplement de disparaître.
Il y a d’ailleurs un consensus rare au sein de la profession agricole, tous syndicats confondus : soutenir l’agriculture, c’est vital pour l’Europe, surtout après les crises récentes (Ukraine, tensions avec la Chine ou les États-Unis). Assurer la sécurité alimentaire, c’est un pilier de la résilience européenne.
On ne peut pas laisser tomber ce secteur ni rendre l’agriculture encore plus dépendante des importations. J’ai le sentiment qu’on refait la même erreur qu’avec l’industrie dans les années 90.

Concernant l’agriculture européenne face aux accords internationaux
On cherche aujourd’hui à réindustrialiser l’Europe alors qu’on a laissé partir beaucoup d’industries, et on fait la même erreur avec l’agriculture : on délocalise une partie de notre production. Par exemple, la France importe désormais 50 % de ses volailles, principalement d’Europe de l’Est et de plus en plus du Brésil. Pour certains additifs essentiels à l’alimentation animale, la dépendance est totale : il ne reste qu’une usine de lysine en Europe, le reste vient d’Asie, comme pour les vitamines ou les médicaments.

On parle beaucoup de souveraineté alimentaire et industrielle, mais la réalité est différente : on augmente notre dépendance. Avec les accords comme CETA ou Mercosur, ou face aux décisions américaines, l’agriculture européenne devient une variable d’ajustement dans les négociations : on échange de l’agriculture contre des biens manufacturés. On est encore loin de la véritable indépendance européenne affichée dans les discours politiques.
Le marché agricole américain reste fortement protégé, avec des politiques comme le Farm Bill et des mécanismes d’intervention contracycliques qui garantissent un prix plancher aux producteurs quand les prix s’effondrent, ce qu’on s’empêche en Europe depuis la réforme de la PAC des années 90 et les accords de Marrakech qui instaure l’Organisation Mondiale du Commerce.

Concernant l’exigence de réciprocité et les normes sanitaires
On fait mine de redécouvrir que les rapports de force restent essentiels dans les relations commerciales : les grands pays protègent leurs marchés et exigent la réciprocité, contrairement à l’esprit du multilatéralisme, aujourd’hui affaibli après le blocage de l’OMC par des acteurs comme les États-Unis.
Faute de règles multilatérales qui fonctionnent, on se tourne vers des accords bilatéraux comme Mercosur ou CETA, mais cela crée des déséquilibres. Je ne suis pas contre le commerce international, mais il doit être juste, et chacun doit en tirer un bénéfice réel.

On ne peut pas imposer aux agriculteurs européens des exigences élevées pour des raisons sociales, environnementales ou sanitaires, tout en acceptant d’importer des produits de pays tiers qui ne respectent pas nos normes. Par exemple, en Europe, la traçabilité des animaux est individuelle, alors qu’au Brésil, elle se fait au lot de 10 000 têtes : en cas de crise sanitaire comme la vache folle, il serait impossible de remonter la chaîne au niveau de bétail européen.

Il existe aussi des écarts sur les pesticides : des substances interdites ici pour leur danger, comme l’atrazine, sont utilisées librement ailleurs. Accepter ces produits, c’est prendre un risque non seulement pour nous mais aussi pour les populations locales, car les dangers sanitaires sont avérés. Cette absence de réciprocité n’est pas justifiable ni sur le plan sanitaire, ni éthique.