️ Entrevue avec l’eurodéputé Madame Emma RAFOWICZ (S&D, FR) ️
Députée au Parlement européen auprès du Groupe de l’Alliance Progressiste des Socialistes et Démocrates et Vice-présidente de la Commission de la culture et de l’éducation.
Le Cercle a eu le plaisir de rencontrer l’eurodéputé Emma RAFOWICZ. Membre adhérant au Mouvement des Jeunes socialistes dès l’âge de 15 ans et nommée déléguée nationale du Parti socialiste de 2020 à 2025, Madame Rafowicz s’est présentée sur les listes soutenant Anne Hidalgo aux municipales à Paris avant de devenir adjointe au maire du 11e arrondissement chargée de la culture, de l’artisanat et du patrimoine. En juin 2024, elle siège comme députée au Parlement européen. Diplômée d’une licence d’allemand de l’Université Paris-IV et d’une licence Information et communication du CELSA, elle décroche ensuite un master Médias et management auprès du CELSA. Retour sur les priorités de son mandat.
Concernant ses priorités dans le domaine de la culture
Je définis la direction de mon mandat à la commission culture comme la défense de l’exception culturelle en Europe. Pour moi, cela signifie affirmer que la culture n’est pas une marchandise comme une autre : elle doit être protégée des accords de libre-échange et soutenue par les aides européennes à la création, comme les programmes Agora EU et Europe Créative dont je suis rapporteure. Il s’agit aussi de préserver les régulations essentielles à sa protection.
Les enjeux du numérique représentent à la fois une opportunité et un risque si nous renonçons à nos régulations. Aujourd’hui, une bataille politique s’oppose à la régulation européenne, portée notamment par l’administration Trump et certaines tendances libérales qui considèrent encore la culture comme une simple marchandise, y compris au sein de la Commission et du Parlement.
Concernant la priorisation de la culture sur d’autres thématiques
Pour qu’il y ait une politique culturelle européenne digne de ce nom, il faudra des budgets conséquents. En écoutant le discours sur l’état de l’Union d’Ursula von der Leyen, je suis en désaccord avec certains points, même si d’autres annonces sont intéressantes. Mais un grand discours ne suffit pas si on ne se donne pas les moyens de ses ambitions.
Pour l’instant, la situation budgétaire est floue, notamment pour les programmes culturels européens. On a de bons signaux sur Agora EU et certaines augmentations budgétaires, mais sans fléchage clair, notamment sur les services culturels, on ne sait pas encore ce que cela donnera réellement, surtout avant le passage par le Conseil.
Nous veillerons à ce qu’il y ait une augmentation du budget et que sa structuration reflète nos priorités politiques, comme soutenir par exemple le cinéma indépendant. Il faut mettre les moyens nécessaires et reconnaître que ces priorités liées à la culture doivent avoir leur place, parfois en opposition à d’autres industries prioritaires. C’est une période de débats passionnants où je pense que rien n’est figé.
Y a-t-il donc urgence pour l’Europe de s’affirmer ?
Je pense que l’Europe est à un moment de choix : soit elle se réveille, devient réellement forte et permet aux Européens d’être fiers de leur modèle, soit elle accepte une forme de vassalisation vis-à-vis des États-Unis. Je suis convaincue que nous avons la capacité d’être forts et qu’il ne faut pas intérioriser une faiblesse qui n’existe pas, que ce soit pour notre marché, notre industrie ou notre culture.
Dans le domaine culturel, la création européenne représente non seulement une richesse philosophique, mais aussi économique. Notre marché du livre, de la musique ou du cinéma est aujourd’hui puissant et s’exporte dans le monde entier. Nous avons donc un modèle à défendre et à protéger, d’autant plus que, sur le plan politique, on voit désormais se rapprocher les réactionnaires, les techno-nationalistes et certaines droites plus classiques autour de positions communes.
Concernant sa vision de l’innovation et de l’intelligence artificielle
Je vois dans cette période une véritable opportunité pour l’Europe de réaffirmer le sens politique de son projet fondateur. L’Europe n’est pas qu’un marché unique : c’est aussi la défense de valeurs, de l’État de droit et de la démocratie, qui se traduisent par des règles et des régulations fortes. Cela inclut la protection du droit d’auteur face aux attaques de la big tech, notamment avec l’essor de l’intelligence artificielle générative, qui utilise aujourd’hui des œuvres protégées. L’enjeu, ce n’est pas de refuser l’innovation, mais de garantir qu’elle s’inscrive dans le cadre de l’État de droit, dont le droit d’auteur fait partie.
Les textes existants, comme l’AI Act ou la directive Copyright, ont posé des bases importantes, mais une partie est déjà dépassée par la rapidité de l’innovation. Certaines entreprises ont profité des brèches laissées ouvertes, et notre défi est désormais de les refermer. La difficulté, c’est que ces textes ont déjà été votés et sont désormais entre les mains de la Commission pour leur application. Au Parlement, nous travaillons donc sur un rapport d’initiative concernant l’IA et le droit d’auteur, porté notamment par l’eurodéputé Axel Voss et plusieurs députés, dont moi.
Même si nous ne sommes pas du même groupe politique, nous partageons la volonté d’encadrer ces technologies. Nous ne sommes pas technophobes : nous croyons au contraire que la force de l’Europe réside dans l’affirmation de ses valeurs et la protection de ses richesses, dont font partie la culture, la création et les langues. Sur ces points, nous sommes très alignés et menons un combat commun.
Concernant sa vision de la défense et des valeurs européennes
Je pense que la démocratie doit reprendre le contrôle et que le débat parlementaire, auquel je fais confiance, y contribue. Sur les enjeux culturels, j’arrive à convaincre mes collègues, y compris du PPE, de l’importance d’intégrer la bataille culturelle dans la conception d’une défense européenne. Une Europe forte doit se protéger non seulement face à la Russie de Poutine et à l’impérialisme chinois, mais aussi face à Donald Trump et aux dynamiques politiques américaines. La guerre est aujourd’hui hybride : elle passe autant par la culture, le numérique et les médias que par les moyens militaires. Défendre la culture, c’est aussi défendre l’indépendance des acteurs et des productions.
Il faut prendre conscience que la guerre hybride passe aussi par la culture, le numérique et les médias. Ce que nous regardons et les accès que nous avons ne sont pas anodins. Défendre la culture, c’est défendre l’indépendance des acteurs et des productions, qui sont, d’une certaine manière, des outils de défense. C’est ce que je porte dans les débats autour d’Europe Créative, d’Agora EU, de l’IA, et bientôt sur la directive SMA qui sera révisée.
Je suis convaincue que notre travail ne vise pas seulement à assurer la stabilité ou la puissance économique de l’Europe, mais bien à affirmer un système de valeurs et de principes. En ce sens, la culture est centrale. Concernant les perspectives, avec encore environ quatre ans avant la fin de la législature, je vois un vrai risque politique lié à la montée de l’extrême droite, qui représente une part importante du Parlement.


